L'Actuel

 

Mardi 13 mars 2007

Article paru sur Cent Papiers. Voici donc son intégralité


« La séduction représente la maîtrise de l’univers symbolique, alors que le pouvoir ne représente que la maîtrise de l’univers réel » -De la Séducation, 1979-

C’est fou de constater comment l’engouement intellectuel se fait ressentir dès la mort d’un penseur, principalement dans les espaces cybernétiques (Internet). Les informations pourtant accessibles depuis longtemps pleuvent désormais en averse sur la Toile depuis deux semaine. Tous les lecteurs, auditeurs, et autres penseurs se réunissent sans être conscient l’un de l’autre, pour produire un compte rendu colossal de la production intellectuelle de l’auteur. Par exemple, Wikipédia s’enrichit d’heures en heures depuis la mort du sociologue français. Voilà là un exemple de collectivisation intellectuelle !

Sans transition, voilà ce qui en est.

On le sait déjà, une autre flamme de la communauté intellectuelle francophone s’est éteinte il y de ça quelque de temps, le 6 mars dernier à Paris. Après Jacques Derrida, Paul Ricoeur, Pierre Bourdieu, c’est Jean Baudrillard, sociologue et philosophe de renom qui nous quitte subitement suite à un pénible combat contre la maladie. Germaniste de formation, il s’est classé parmi les penseurs post-modernes les plus influents du XXe siècle par ses théories sociologiques et sémantiques. Auteur prolifique –au-delà de cinquante ouvrages-, il s’est démarqué par ses écrits à travers plusieurs évolutions intellectuelles. Le Système des Objets (1968) reste sa thèse la plus véhémente contre le discours consumériste de l’après-guerre. Dans les ferveurs de mai soixante-huit, du prolongement de l’émergence de l’existentialisme à la Sartre et Heidegger laissant ensuite place au structuralisme, et d’un marxisme hautement à la mode, Baudrillard a décrit de manière éloquente et brillante l’organisation du mode d’utilisation des objets ; indirectement de leur consommation encadrée dans leur propre système. Voici dans un cadre modestement introductif de ce qu’est la pensée « baudrillenne » dans ses premiers élans. Encore faut-il avoir lu son premier ouvrage pour saisir toute la subtilité de l’idée.

Pour tous vous dire, je venais de terminer la lecture des dernières pages de son premier essai, Le Système des Objets lorsque j’ai appris son décès. Un livre que j’ai découvert par hasard sous un tas d’autres romans et essais empoussiérés dans les bacs d’une librairie de bouquins usagers. Son nom m’était familier, mais son œuvre restait à mes yeux presque méconnu, du moins, tout ce qui avait été produit avant sa fameuse publication de Oublier Foucault (1977). Le Système des Objets demeure une œuvre charnière dans l’émancipation d’une pensée sur la post-modernité et les attraits qu’elle dégage. L’ouvrage semble banal au premier regard : c’est la description d’une maison bourgeoise typique ; les miroirs, le bois, l’éclairage, l’horloge et le temps. Baudrillard demeure intransigeant lorsqu’il accole les détails et l’environnement ; toujours soucieux de la précision de ces structures ambiantes. En fait, des « structures de rangement » aux « structures ambiantes », il démontre de quelle manière la société s’est a priori embourgeoisé dans un mythe de la consommation excessive, voire des besoins inutiles. Ce qu’il y a de saisissant dans cette première œuvre, c’est le style d’écriture pléthorique à la fois marxiste et mythologique, voire même psychanalytique, à certains égards — très à la mode avec Jacques Lacan à cette époque— qui imprègne l’œuvre de la première à la dernière page. Si en première partie, son discours critique le retrait de l’homme, voire la rupture avec l’essentialité de son travail en relation avec l’objet, la seconde elle, décompose le « système socio-idéologique de la consommation et des objets ». En effet, l’aspect intéressant est cet éloignement de l’homme à l’objet qui, paradoxalement, s’en rapproche par l’utilité que la « chose » dégage : « les objets sont devenus aujourd’hui plus complexes que les comportements de l’homme relatif à ces objets [1] ». C’est ce mythe fonctionnaliste » qui donne à l’objet un autre sens que son authenticité initiale et de son utilité. Autrement dit, les objets se retrouvent dépassés par une utilité qui n’est plus la leur et que l’homme ne peut plus rattraper : efficacité, vitesse, puissance, ergonomie. L’automobile plus rapide, plus aérodynamique, plus belle, par exemple, dépasse par le pouvoir virulent qu’elle génère, sa propre fonction initiale, primitive, qui s’incarne dans la possibilité de transporter, déplacer et amener quelqu’un, quelque chose. Une formalité qui non seulement dépasse l’objet, mais l’homme qui l’utilise, qui tel un illusionné devant un illusionniste s’en retrouve dépourvus de lucidité. Son œuvre, complexe et intrigante à la fois fait aussi appel à l’analogie du collectionneur, qui presque par le fantasme s’approprie l’objet pour lui. L’objet qui est lui, produit donc une jalousie ; la sienne, celle contre lui. Il propose en quelque sorte un cycle de perversion. C’est la « déstructure » de l’objet. L’objet de collection est retiré de son contexte originel, déstructuré, pour être étiqueté, cartographié dans un nouveau contexte, une nouvelle condition qui ne lui appartient pas. L’objet collectionné n’est donc plus cet objet primaire qu’il était, mais autre chose. Cette rupture avec le contexte et son implantation dans un autre, est caractéristique de la collection, qui pour Baudrillard n’est qu’une facette de la dynamique consommatrice presque latente chez l’homme : le besoin d’acquérir exclusivement. Le système des objets chez Baudrillard couvre une large série d’aspects et de dynamiques modélisés et « sériels ». Le gadget par exemple, dans sa déviation technique s’ouvre sur un délire et une aberrance fonctionnelle où l’objet n’obéit plus qu’à la nécessité de fonctionner [2]. Si les objets restent larges dans leur aspect, Baudrillard, en revanche s’attaque à la publicité comme discours sur les objets et discours-objet. La publicité n’étant pas un phénomène supplémentaire au système des objets, elle s’impose comme dimension irréversible de ce système et dans une disproportion (inutile) couronnant le fonctionnel. Ainsi, la publicité traite de la consommation et devient donc objet de consommation [3].

Trêve de vocables marxistes et situationnistes, Baudrillard n’a pas qu’écrit pour contrer le pouvoir du capitalisme. En fait, sa rupture avec le marxisme s’est fait sentir avec Le mémoire de la Production (1973). D’autres œuvres majeures telles Simulacres et Simulation (1981) ont érigé une structure unique chez le penseur. Influencé par la sémiotique de Ferdinand de Sassure (Cours de linguistique générale, 1916) et les analyses du langage —sociale et littéraire— chez Roland Barthes (Les bruissements de la langue, 1981, par exemple), Baudrillard s’est confectionner une idée propre à lui. Il a repris comme assise les dynamiques sociales dans le langage, des signes et des symboles — la sémiologie— et les a modifiés. Dans Simulacres et Simulation, il affirme que la simulation précède le réel et que le simulacre remplaçant désormais l’original, a effacé le réel qui n’existe plus à ses yeux. Malgré le fait qu’on récuse ses dires, très proches d’un nihilisme et d’un cynisme nietzschéen, le philosophe ne s’arrêtera pas ici.

Baudrillard s’est également intéressé au pouvoir en général, mais sous une lumière totalement différente de celle que Michel Foucault prescrivait. En 1976, Jean Baudrillard envoya son essai Oublier Foucault au Magazine Critique dont Foucault était l’un des éditeurs. Alors qu’on attendait de lui une réponse à cette atteinte, il demeura silencieux. Ce texte était en effet une attaque brutale qui revisitait la récente œuvre de Foucault : Histoire de la Sexualité (1976) ainsi que l’ensemble de sa pensée. La relecture que proposait Baudrillard était tout autre qu’un Deleuze ou encore un Guattari. En fait, selon lui, pouvoir et désir étaient interchangeables, et où le désir n’avait pas sa place dans l’œuvre de Foucault. Cet attentat contre la pensée foucaldienne était totalement impromptu, mais resta comme le premier affront solidement déclaré contre le penseur. Baudrillard a néanmoins réussi à ériger une critique solide à son égard. Dans son essai, il affirme que le pouvoir ne réside plus dans les structures -et les bio-pouvoirs- comme Foucault le laissait entendre, mais bel et bien hors du réel : il est diffus. « Le pouvoir n’existe plus que comme un simulacre [4] ».

En revanche, il ne faut pas s’arrêter sur les idées marxistes évoquées par Baudrillard, mais plutôt suivre son évolution intellectuelle. Forget Baudrillard était un entretient fait aux États-Unis avec Sylvere Lotinnger dans lequel il re-évaluait son parcours intellectuel en tant que penseur post-marxiste ; une sorte de désillusion. Il faut noter que l’idéologie de gauche -maoïste ou marxiste, peu importe- était à la mode après l’occupation comme le veston brun l’a été en 1940. Désormais, l’analyse fait face à d’autres circonstances : le terrorisme, la mondialisation, etc.. Jean Baudrillard a eu la chance d’écrire sur les sujets. Controversés, il faut le dire, des écrits comme La Guerre du Golfe n’a pas eu lieu (1991) et Power Inferno ; Requiem pour les Twins Towers ; Hypothèse sur le terrorisme ; La violence du Mondial (2002) ont attirés sur lui les foudres de certains intellectuels conservateurs le qualifiant de réactionnaire.

La perte d’un penseur nous prouve combien la production intellectuelle reste un long cheminement parfois rigoureux sans son travail, parfois ennuyant dans sa lecture. Néanmoins, Baudrillard pourra se classer parmi les Grands du XXe siècle pour la lumière qu’il a émise sur différents aspects et moments du monde social post-moderne comme il s’illustre aujourd’hui.

Voici une courte vidéo sur l’exposition de photographies de Jean Baudrillard. Sa passion pour la photo semble s’accorder avec celle des simulacres en général (médiatique, publicitaire, comme vous voulez). Il est pertinent de comprendre par ses propres mots l’émergence de l’autonomie propre d’une photo, extraite de sa réalité qui la définit —d’où elle provient —, pour se concrétiser comme entité propre extirpée du réel:

 


par Guillaume publié dans :
 

Calendrier

Juillet 2008
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

Newsletter

Inscription à la newsletter

Recherche

W3C

  • Feed RSS 2.0
  • Feed ATOM 1.0
  • Feed RSS 2.0
 
Blog : Internet sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus